Manuel Vázquez Montalbán

L’écrivain et journaliste Manuel Vázquez Montalbán était un grand amateur et exégète de la cuisine catalane traditionnelle. Selon cet homme vitaliste, ami de la bonne chère et du rire, la culture et la gastronomie étaient deux notions inséparables : « L’identité des peuples se trouve dans leur cuisine.»

Manuel Vázquez Montalbán (Barcelone, 1939 – Thaïlande, 2003), écrivain, journaliste, critique et gastronome ; entre ses essais, articles de journaux et romans, a à son actif plus d’une centaine de livres publiés. Fruit de ce travail, en 1978 il est lauréat du Premio Planeta, en 1991, il reçoit le Premio Nacional de Litératura et, en 1995, le Premio Nacional de las Letras Españolas. Vitaliste par excellence, Montalbán aimait la bonne chère, la gaîté et le rire. Sa plume trempait dans les sujets brûlants de notre société, ce qui suscitait plus d’une colère, mais il inspirait toujours le respect pour son esprit critique et ses pensées bien articulées. Parfois, il se servait des personnages de ses livres (comme son inoubliable détective Carvalho) pour appeler les choses par leur nom, il les mettait sur le tapis, provoquant un débat ouvert et sain. Toujours avec humour, et non sans une pointe de raillerie. Son détective est aussi connu pour ses fameuses recettes de cuisine, rassemblées dans le livre  Las recetas de Carvalhio [Les recettes de Carvalho] (1988) et reprises dans le Carvalho gastronómico (2005).

Tout au long de sa vie, il a été un amant de la gastronomie catalane – et de la gastronomie en général, en même temps qu’il a été aussi, curieusement, l’un de ses plus grands détracteurs. Dans les années 1970, dans son livre  L’art de menjar a Catalunya [L’Art de manger en Catalogne], sur la cuisine catalane du tout-venant, il écrit : « … pellicule de jambon plastifié et patte de lapin industriel, maltraitée sans aucun soin par un feu désordonné, avec de l’aïoli de mixeur. ». Bien entendu, ce n’est pas le pain à la tomate et le jambon qu’il dénigrait, ni le lapin à la braise, au contraire. Il lançait un cri d’indignation à ceux qu’ils appelaient les « mercantilisateurs du pain à la tomate », il invectivait, donc, ceux qui faisaient passer de la cuisine industrialisée, bâclée, de la « gastronomie de fiction », pour la Cuisine catalane authentique.

Il soutenait qu’il y avait des régions, des pays, ayant leurs plats caractéristiques, et que, en Catalogne, non seulement c’était le cas, mais qu’on pouvait même parler d’une cuisine spécifique. Et cela devait être un sujet fierté, cela devait être préservé, soigné, mis à l’abri du profit et de la vitesse. Manuel Vázquez Montalbán concevait la cuisine comme « une métaphore de la culture elle-même », comme une preuve du développement culturel d’une société, une preuve très importante de l’identité d’une région ou nation, une radiographie dont on pouvait déduire une histoire, des coutumes, une santé et même, affirmait-il, la façon d’aimer d’un peuple.

Ainsi, dans L’Art de manger en Catalogne, il écrit : « En faisant allusion aux sages catalans de la gastronomie, je ne faisais rien d’autre qu’entrer dans la justification définitive de mon œuvre. Je l’écris avec la volonté de rendre un service culturel et politique, le désir d’en faire le petit livre rouge du voyageur catalan, livre dont il s’accompagnera dans ses déplacements à travers le pays et qui lui servira de catéchisme, à brandir sous le nez des hôteliers traîtres, des mercantilisateurs du pain à la tomate et du lapin à la braise, qui ont monté leur petite affaire parfois sur des terres qui possèdent des plats excellents, enfouis sous plusieurs couches de destructions barbares. »

Cet essai – L’Art de manger en Catalogne – a marqué un tournant car son analyse de la situation de la cuisine catalane va ouvrir le chemin vers la reprise de nombreuses recettes traditionnelles et leur entrée dans la restauration. Dans la première partie du livre, intitulée Défense et illustration de la cuisine catalane, l’auteur fait une étude des produits et des ingrédients, consacrant un chapitre aux champignons et un autre à la Catalogne gourmande. Dans la seconde partie, il propose un livre de recettes de plats catalans.

Amusant, provocateur et sensé, il était lui-même cuisinier de ses propres mots, de ses textes. Il les préparait, il connaissait les ingrédients qui les composaient, il les goûtait et il les cuisinait à petit feu, avec savoir et vigilance. Toujours avec l’idée de réveiller la faim chez les autres : faim de Cuisine avec une majuscule, faim de culture, de vérité, d’effort et de tradition.