L’occitan aranais en Val d’Aran et la Catalogne

L’aranais est le nom qu’on donne populairement, en Val d’Aran, à la variété dialectale gasconne de la langue occitane. Même s’il s’agit de la dénomination la plus répandue, il n’y a là aucune volonté sécessionniste, le consensus sur l’appartenance de l’aranais à la langue occitane étant presque unanime et reconnu légalement.

La présence d’une enclave de langue et de culture occitanes sur le territoire catalan s’explique pour des raisons historiques : au XVe siècle, elle fut intégrée à la Catalogne de façon concertée. Malgré son lien politique avec cette dernière, son isolement géographique lui a permis de conserver pendant des siècles, et jusqu’à nos jours, son caractère et son patrimoine occitans, reconnus légalement en vertu de l’autogouvernement de la vallée.

L’occitan est une langue indo-européenne provenant du latin, de la branche romane orientale. Malgré son rayonnement culturel au Moyen Âge, il n’a cessé de décliner à partir de la Révolution française. Bien qu’il ait été au XIIe et au XIIIe siècles la langue de culture des cours de l’Europe du Sud, l’extension progressive du français, qui s’est accentuée à partir de 1789, l’a relégué, d’abord loin du domaine public et culturel, puis du domaine privé et populaire. Du point de vue linguistique, l’occitan se divise en six variétés : le vivaro-alpin, l’auvergnat, le gascon, le limousin, le languedocien et le provençal. La variété aranaise appartient au groupe gascon. La langue occitane est aujourd’hui parlée au sud de la France, dans les provinces italiennes du Piémont et de Ligurie, à Monaco et dans le Val d’Aran, au nord-ouest de la Catalogne. Le nombre des occitanophones n’est pas connu avec précision, mais il se situe entre 1.000.000 et 3.700.000. Parmi eux, on considère que 5.000 environ parlent l’aranais.

L’occitan et le catalan sont deux langues voisines dérivées du latin. Leurs structures linguistiques sont donc semblables et leur degré d’intercompréhension est assez élevé, comme on s’en aperçoit dans le lexique : « hèsta » (« festa »), « lua » (« lluna »), « mèu » (« mel »), « arròda » (« roda »), « castèth » (« castell »), « haria » ( « farina »), « era » (« ella »), « arrir » (« riure »), « craba » (« cabra »), etc. En comparant les versions aranaise et catalane de l’hymne du Val, on en voit immédiatement les similitudes :

Montanhes Araneses

Muntanyes Araneses

Aqueres montanhes que tant nautes son, m’empèishen de véder mèns amors a o son.

Nautes se son nautes ja s’abaisharàn es mies amoretes que s’aproparàn.

Montanhes araneses a on es pastors es hònts regalades tròben, e jordons.

Se cantes perqué cantes cantes pas per jo cantes per ma hilha que non ei près de jo Montanhes coronades tot er an de nhèu, tan nautes e bères que vos pune eth cèu.

Montanhes araneses pientades de rius, de totes grandeses vos adorne Diu.

Nòsti amors veiguéretz com rosèr florir, volem com es pares, guardant-vos morir.

Aquelles muntanyes que tant altes són, m’impedeixen de veure els meus amors on són.

Altes si són altes, ja s’abaixaran les meves amoretes que s’aproparan.

Muntanyes araneses on els pastors, les fonts regalades troben, i jordons.

Si cantes, perquè cantes, no cantes pas per mi; cantes per la meva filla que no és a prop meu.

Muntanyes coronades tot l’any de neu, tan altes i belles que us petoneja el cel.

Muntanyes araneses pentinades de rius, de totes grandeses us adorna Déu.

Nostres amors vau veure com un roser florir, volem com els pares, mirant-vos morir.

Les premières normes orthographiques visant à fixer la forme écrite de l’aranais apparaissent en 1983, après de nombreuses années d’invisibilité de la langue sous la dictature franquiste, et elles recherchent un équilibre entre le respect de l’unité linguistique de la langue occitane et la préservation des traits propres à la variante aranaise. Elles suivent donc la norme classique occitane promue par le Conselh de la Lengua Occitana tout en incluant des spécificités aranaises. Ces normes orthographiques ont en outre permis à l’aranais d’accéder à l’écrit.

La situation de l’aranais en Val d’Aran présente des similitudes et des divergences avec la situation du domaine linguistique occitan dans son ensemble. Du point de vue de la reconnaissance légale, la situation en Val d’Aran est bien plus favorable à la conservation de la langue autochtone qu’au sud de la France ou en Italie. La législation catalane reconnaît l’aranais comme langue propre du Val d’Aran et comme langue officielle en Catalogne, ce qui fait du Val d’Aran le seul endroit occitanophone dont la langue est reconnue officiellement. En ce sens, le statut approuvé par le Parlement catalan en 2006 reconnaissait l’occitan, dans sa variété aranaise, comme la langue propre du Val et comme langue officielle en Catalogne. Le développement de la politique linguistique en Val d’Aran est du ressort du Conselh Generau, organe d’autogouvernement du Val. Le Conselh Generau, ainsi que les mairies, emploient, à des degrés divers, l’aranais dans leurs communications internes ou avec les citoyens aranais. La réglementation légale en matière de politique linguistique spécifie que l’aranais doit être enseigné, respecté et protégé et que son emploi doit être garanti tant dans le système éducatif que dans les activités de l’Administration de la Generalitat et les médias faisant partie de la Corporació Catalana de Ràdio i Televisió sur le territoire du Val d’Aran. La volonté des institutions catalanes et aranaises de garantir sa connaissance et son usage, encouragés par un processus de normalisation, s’y manifeste clairement. Elle constate aussi la volonté de conserver, promouvoir et diffuser la culture aranaise.

En ce qui concerne l’enseignement, la langue aranaise est présente, avec le catalan, le castillan et une quatrième langue étrangère, dans le système scolaire de la vallée, à tous les niveaux obligatoires. La présence de l’aranais dans les degrés supérieurs de l’enseignement est, en revanche, presque nulle. Des cours d’aranais pour adultes sont également offerts tant en Val d’Aran qu’à Barcelone. Même ainsi, sa position de faiblesse par rapport au catalan et au castillan n’assure pas sa survie. Quant aux médias, l’aranais ne dispose pas de ses propres canaux de communication de masse et dépend donc de la programmation des chaînes et des stations du Principat. Actuellement, TV3 et Catalunya Ràdio émettent quelques heures en aranais et, depuis peu, le parler aranais fait partie des langues de l’agence Europa Press. Au niveau des médias locaux, la langue est plus vivante, mais on demeure très loin de la normalité linguistique. En ce qui concerne la signalisation, l’aranais est la langue prioritaire. Récemment, la Generalitat de Catalogne a créé un programme de traduction automatique qui traduit de l’un à l’autre le catalan, l’occitan et l’occitan aranais.

Pour favoriser la récupération de l’aranais, le Conselh Generau a créé l’Oficina de Foment e Ensenhament der Aranés, qui est chargé de promouvoir l’enseignement de l’aranais chez les adultes, qui offre des services linguistiques – traductions, révisions ou consultations – à la demande des citoyens, qui dynamise la culture occitane en organisant des concours et des journées et qui veille à la normativisation de la langue et de la toponymie aranaises. Cet organisme est, en outre, celui qui délivre des certificats de connaissance de l’aranais en Catalogne. Plusieurs associations populaires mènent aussi des activités de promotion et de préservation de l’aranais au niveau non gouvernemental.

Actuellement, le Val d’Aran compte plus de 10.100 habitants, d’origines diverses. Selon des données de 2001, seuls 44 % sont nés dans la comarque ; 24 % sont nés dans une autre comarque catalane, 27 % dans l’État espagnol et 6 % en dehors de l’État. Ces données montrent, donc, que 56 % des habitants de la vallée, en 2001, n’en étaient pas originaires, ce qui fait que leur contact avec la langue et la culture occitanes était bien plus réduit que chez les 44 % restants.

Malgré les notables progrès de ces dernières années, particulièrement en matière de reconnaissance légale, l’aranais connaît encore une situation de recul quant à sa connaissance et son usage. Les dernières enquêtes (2001) révèlent que 34 % des habitants de la vallée ont l’aranais pour langue première ; 19 %, le catalan ; 39 %, le castillan ; et une autre langue, 8 %. Ces mêmes enquêtes nous informent qu’en 2001, parmi les près de 8 000 habitants du Val d’Aran, 89 % comprenaient l’occitan, 62 % savaient le parler, 58 % savaient le lire et 27 % savaient l’écrire. Bien que le pourcentage de personnes sachant le lire et l’écrire est plus élevé chez les jeunes, grâce à la scolarisation en aranais, c’est dans la population la plus âgée qu’il est le plus parlé.