Architecture gothique civile

À l’époque gothique, il n’y a pas eu que des bâtiments religieux. Depuis le XIIIe siècle jusque, pratiquement, au début du XVIe siècle, on a construit de grands équipements civils, des fabriques, des ponts et des équipements militaires. L’un des exemples les plus emblématiques et qui a perduré jusqu’à nos jours est celui des Drassanes (Chantiers Navals) de Barcelone.

L’architecture gothique, comme la plupart des architectures anciennes, est connue et définie essentiellement par les oeuvres de caractère religieux, c’est-à-dire les espaces sacrés des temples et leurs annexes. Il n’y a pas de doute que, entre toutes les constructions, ce sont ces espaces qui sont parvenus à un développement maximal et qui sont les plus artistiques, mais ils ne diffèrent pas des architectures de caractère séculaire ou civil. Au contraire, ils en partagent les formes et les solutions aussi bien dans la construction que dans la décoration et les deux constituent donc un tout cohérent. Il faut considérer l’architecture séculaire comme une partie très importante de l’oeuvre gothique, avec des réalisations de grande qualité et un large répertoire typologique, qui comprend des constructions de nature résidentielle et de labeur et des ponts ou ouvrages militaires. Ces constructions présentent toujours une gradation d’intensité et d’élaboration dictée par la fonction et la hiérarchie de l’édification et celle de ses promoteurs.

Dans l’Europe gothique, l’architecture présente différentes écoles, définies géographiquement, culturellement et politiquement. L’architecture religieuse et séculaire sur les terres catalanes continentales du Principat et du País Valencià, mais aussi des Baléares s’est développée sous des formes semblables. S’il est vrai qu’elle constitue un sous-ensemble dans les productions du gothique méridional ou méditerranéen, il est aussi vrai qu’elle présente une personnalité marquée et s’est étendue ou a influencé, à des degrés variables, les pays dominés par le Maison de Barcelone, ce qui est aussi vrai en sens inverse. L’architecture gothique catalane est apparue au cours du XIIIe siècle et s’est prolongée jusqu’aux XVe et XVIe siècles, époque où elle a commencé à décroître très progressivement jusqu’au XVIIe siècle.

La fusion entre les ouvrages civils et religieux dans l’architecture gothique catalane ne se base pas sur une simple concordance de style ou d’unité décorative. Il existe en fait une convergence des sources architecturales, structurales et de composition dans les constructions, même si celles-ci correspondent à des espaces de nature différente. En fait, toute l’architecture s’est élevée à partir de deux solutions fondamentales : les voûtes en croisées d’ogives et les charpentes, souvent avec des arcs diaphragmes. Les constructions générées de la sorte présentent toujours un volume simple, une terrasse plate pour les voûtes ou un toit de tuiles légèrement incliné pour les charpentes en bois, des espaces intérieurs qui comprennent peu de supports, ou des supports convertis en contreforts extérieurs. L’intérieur des temples et des loges reste ouvert ou est divisé en nefs séparées par des arcades ou des colonnes. Dans la construction, l’horizontalité prédomine, avec de grandes façades plates où les pleins s’imposent aux vides des ouvertures des portails et des fenêtres. Une charge ornementale sévère ou contenue ne défigure pas la morphologie architecturale, mais la fait ressortir avec des ressources linéaires comme les corniches ou des jeux de plans et de saillies.

Les voûtes en croisée d’ogives et les arcs diaphragmes ont été adoptés au cours du XIIIe siècle en détriment des voûtes en plein cintre romanes qui vont presque disparaître. Les premières, des plus simples aux plus complexes, et les étoilées du XVe siècle, ont abrité aussi bien des nefs ecclésiales comme de petites chapelles, mais aussi les salles châtelaines de Bellver à Majorque au début du XIVe siècle et les rez-de-chaussée des grands hôpitaux urbains du XVe siècle. En 1400 on les utilise pour les salles capitulaires, lieux des contrats des majestueuses loges majorquines et valenciennes. Le summum de la réalisation en est la salle des Barons du Castell Nou de Naples. Avec les nefs couvertes de charpentes, spécialement sur des arcs diaphragmes, on réalise de nombreux types de constructions, des plus simples aux plus opulentes, à la campagne comme à la ville. Ces bâtiments peuvent être des églises, des dortoirs ou des réfectoires monastiques aussi vieux que ceux de Poblet et de Santes Creus, ou plus tard ceux de Pedralbes et de Vallbona de les Monges. Ils ont aussi donné forme à une multitude de salles de palais ou simplement de châteaux, entre lesquelles on peut citer les forteresses de Peratallada, de Vall-de-Roures ou de Verdú et les complexes auliques de Barcelone, de la Ville de Majorque et de Perpignan. Citons aussi les hôpitaux de Barcelone ou de Vic, les nefs des chantiers navals barcelonais et du Grau de Valence, les salles de la loge et de l’Hôtel de Ville de Barcelone, et une multitude de caves, magasins ou pièces de toutes sortes à caractère corporatif ou seigneurial.

Les principaux monuments de l’architecture séculaire gothique se trouvent, évidemment, dans les grandes villes des «Països Catalans». Ils constituent de grands équipements civils, expressions des pouvoirs municipaux, de l’État ou de la corporation qui y gouverne de par sa puissance commerciale, mais aussi de l’autorité royale et de la force militaire, identifiables sous forme de murailles ou d’arsenaux. Ainsi, les sièges des gouvernements municipaux, maisons du bourg ou de la ville, sont remarquables. On en trouve l’expression maximale à Barcelone où, au cours du dernier tiers du XIVe siècle, on a construit un bâtiment noble, dominé par une grande salle rectangulaire couverture d’une charpente plate, soutenue par des arcs diaphragmes, le «saló de Cent». La façade qui donne sur la rue de la Ciutat a été embellie par une ornementation élaborée et soignée de détails sculpturaux, en partie oeuvre du maître Arnau Bargués aux XIVe et XVe siècles. Dans la même rue, dans la partie appelée rue del Bisbe (Évêque), on a construit la façade principale de la « casa del General » ou « Palau de la Generalitat ». Ici, un portail en arc en anse de panier a été couronné d’une balustrade portant en son centre un médaillon splendide qui représente la légende de saint Georges, sculpté par Pere Joan vers 1416-1418. Le palais était construit comme les grandes maisons patriciennes : deux corps parallèles reliés par une galerie étroite à arcades à l’étage principal, où l’on arrivait par un escalier majestueux. Il y avait aussi une petite chapelle carrée dont la façade est très travaillée.

Les loges représentent parfaitement la puissance des corporations commerciales qui les ont construites. Ce sont les bâtiments profanes où l’architecture gothique a obtenu les réalisations les plus frappantes, ce qui est tout à fait singulier dans le panorama européen. Les plus importantes sont celles de Barcelone, de la ville de Majorque, de Perpignan et de Valence. Celles de Catalogne, construites durant la deuxième moitié du XIVe siècle, sont de plain-pied avec une grande salle coiffée d’une charpente soutenue par des arcades fines et très hautes. Celle des Baléares et celle de Valence sont des constructions du XVe siècle et présentent une architecture et des sculptures beaucoup plus élaborées. Elles sont d’un seul tenant et forment une grande salle aux voûtes en croisées d’ogives soutenues par des colonnes hélicoïdales, et fermée par des pans de mur ornés de grandes fenêtres travaillées. Les hôpitaux construits dans de nombreuses villes sont d’une architecture moins singulière. Ils sont souvent mixtes, c’est-à-dire civils et religieux, et selon leur importance, ils sont plus ou moins modestes. On peut citer ceux de Lleida, de Montblanc ou Solsona datés du XVe siècle et construits à la manière des maisons patriciennes avec quatre ailes autour d’une cour. Une autre typologie s’est développée vers le XIVe siècle : des nefs hautes et des arcs diaphragmes. L’hôpital pouvait simplement être constitué d’une seule salle ou organisé en ailes autour d’une cour comme le grand complexe barcelonais de la Santa Creu, commencé vers 1400 et inachevé, où les grandes salles sont construites sur un rez-de-chaussée couvert de voûtes catalanes et entouré d’un beau cloître.

L’arsenal ou Drassanes (chantiers navals) barcelonais est une autre création gothique importante. Il est exceptionnel dans le contexte méditerranéen bien qu’il existe une installation analogue au Grau de Valence. Au début, il s’agissait d’une vaste cour ouverte encerclée d’un mur et de tours aux angles. La cour était occupée par des installations éphémères. Dans cet espace, on a commencé à bâtir au XIVe siècle, une suite de nefs parallèles reliées par de grandes arcades avec des piliers qui reçoivent les arcs diaphragmes d’appui des toits à doubles pans qui, rythmiquement, ferment l’espace. Ces constructions ont occupé tout l’espace ce qui donne une esthétique particulière. L’enceinte primitive a été agrandie à partir du XVe siècle et jusqu’aux XVIIe et XVIIIe siècles en suivant toujours la forme gothique initiale. Il ne faut pas oublier les souverains qui possédaient des résidences plus ou moins permanentes et somptueuses dans les différentes villes abritant leurs domaines. Les principales se trouvaient à Barcelone et portaient le nom de Palau Reial Mayor et Minor. Elles résultaient de la transformation de constructions romanes ou beaucoup plus anciennes. Toutes deux ont comporté des apports importants d’architecture gothique, comme les grands et solennels salons de réception, avec leurs grands arcs diaphragmes en plein cintre dont il nous reste aujourd’hui le salon du Tinell, bâti sous Pere el Cerimoniós vers 1350-1370, par le maître Guillem Carbonell.

Le logement urbain s’est développé suivant différentes typologies résidentielles, des plus simples jusqu’aux monumentales et singulières maisons patriciennes, devenues les emblèmes des ouvrages civils du gothique. Ces maisons sont très différentes du reste des constructions urbaines dont la très grande majorité est constituée, aussi bien dans les grandes villes que dans les petits bourgs, de logements humbles faits d’un seul bloc rectangulaire, construits en parallèle ou perpendiculaires à la rue sur deux ou trois étages. Les plus riches sont embellis de portails caractéristiques et de fenêtres ogivales ornementées. Les résidences patriciennes sont bien différentes. Elles sont constituées de différents blocs de constructions allant jusqu’à quatre s’articulant autour d’une cour centrale. Elles possèdent un escalier monumental qui monte au premier étage ou étage principal. À ce niveau, on trouve d’élégantes galeries d’arches qui relient les différentes ailes et qui ouvrent sur des cours d’une singulière beauté. Ce type résidentiel constitue un style gothique quasi baroque que l’on retrouve dans toutes les grandes villes catalanes et dans celles des autres pays méditerranéens sous l’influence de la maison de Barcelone. Entre les plus importantes on trouve les maisons des rues barcelonaises de Lledó i Montcada, la maison Julià à Perpignan, le dit Palau Reial à Vilafranca del Penedès, les casals de l’Amiral et d’en Bou à Valence, le palais Abbatelli à Palerme ou le palais Bellomo à Syracuse.

Tous affichent une forme identique de la façade principale, encadrée par un rectangle couché, où les murs pleins dominent les vides et où la tendance à la symétrie n’arrive jamais à s’imposer. La pierre de taille donne de la noblesse aux murs, sans autre décoration que quelques éléments sculptés aux ouvertures. Le rez-de-chaussée est rendu solennel par le portail rond à claveaux, accompagné de quelques petites ouvertures. L’étage noble présente toujours une suite de fenêtres à cimaises de deux, trois et, exceptionnellement, quatre fausses petites arches taillées en linteau, soutenues par colonnettes. Au-dessus, et sous le grand versant du toit, se trouve le grenier en arcades avec des piliers ou de petites arches. Très souvent à l’une des extrémités, s’élève le corps d’une tour peu élevée au-dessus du faîtage. La couverture faite avec des tuiles arabes casse, grâce à ses tons torréfiés, le caractère dominant des tonalités des pierres grises ou dorées de la façade.