La résistance au linguicide : intérieure et en exil

La tentative franquiste de liquider la langue et la culture catalanes en interdisant et en pourchassant toute manifestation publique se heurte à des actions de résistance, tant dans les territoires catalanophones sous souveraineté espagnole que parmi les exilés républicains. La lente ouverture du régime pendant la deuxième moitié du siècle permet de diffuser certaines de ces initiatives auprès du grand public.

La répression politique et culturelle de la catalanité, très violente dans les premières années du franquisme, provoque l’abandon du catalan dans la haute bourgeoisie alors que les classes moyennes continuent à l’employer oralement sous une forme castillanisée, et qu’un million et demi d’immigrants espagnols non catalanophones installés, dans les années 1950 et 1970, dans les banlieues du principat, l’incorporent à leur langage sans connaître la langue locale et sans contact suffisant avec des citoyens qui la parlent. Cela favorise les objectifs du régime, mais les nouveaux Catalans ne vont pas tarder à prendre massivement parti pour l’usage du catalan, comme le demandait l’opposition antifranquiste.

Plus le franquisme avance, plus des actions militantes se font jour pour résister autant que possible à l’invisibilité du catalan. Entre la fin de la guerre et le milieu des années 1940, les intellectuels catalans exilés en Europe et sur le continent américain perpétuent leur culture à travers des institutions telles que la Fundació Ramon Llull, des maisons d’édition telles que Catalunya et des revues comme Quaderns de l’Exil, qui n’ont dans l’ensemble que peu d’impact sur les Catalans de l’intérieur. De la fin de la deuxième guerre mondiale au milieu des années 50, pratiquement toute la production éditoriale se fait en exil, les maisons d’édition (El Pi de les Tres Branques, Proa, etc.) et les revues (Quaderns, La Nostra Revista, etc.) faisant preuve d’un remarquable dynamisme. Les Jeux floraux sont restaurés.

À partir de 1939, à l’intérieur du pays, si l’on ignore les expériences clandestines, seules sont tolérées, à quelques très rares exceptions près, quelques publications en catalan liées à l’Église ; en 1943, Josep Maria Cruzet parvient à publier l’œuvre complète de Jacint Verdaguer, mais en édition de luxe et avec une graphie archaïque, puis, trois ans plus tard, il créé l’Editorial Selecta, la première maison d’édition en catalan de l’après-guerre. Peu à peu, à la fin des années 1940, alors que Franco cherche à se faire une place dans le nouvel ordre mondial, l’exil intérieur en profite pour prendre le relais de l’exil extérieur et, grâce aux premières autorisations d’édition, surmonte la simple résistance et lance des revues de haute culture ou de divulgation, en recréant et rajeunissant son lectorat et en republiant divers auteurs. Le théâtre en catalan ressurgit également mais est soumis en permanence à la censure. Supprimé par le régime, l’Institut d’Estudis Catalans (IEC) renaît dans la clandestinité quand ses membres non exilés se réunissent à nouveau dans des maisons particulières – régulièrement, à partir de 1942 ; cette académie publie deux centaines de livres à partir de 1947 en contournant la censure. Elle fonctionne grâce à des mécènes, souvent anonymes, puis, à partir de 1962, grâce à l’aide d’Òmnium Cultural, qui lui offre un siège au palais Dalmases.

La langue autochtone fait un retour très timide dans ces médias, castillanisés par imposition légale depuis 1939. Televisión Española (TVE), la seule chaîne à l’époque, émet en 1964 sa première émission, mensuelle, en catalan :  Teatro Catalán ; trois ans plus tard, vient s’y ajouter Mare Nostrum, mensuelle elle aussi. Edicions 62, embryon du groupe d’édition actuellement leader, naît à Barcelone en 1962, comme l’indique son nom, à l’initiative d’Eulàlia Duran ; les éditions valenciennes 3i4 (Edicions Tres i Quatre), fondées par Eliseu Climent, sont créées en 1968 à Valence. Les livres en catalan (traductions, auteurs autochtones, essais sur les Pays Catalans, etc.) se multiplient par trois entre 1963 et 1975. La Gran Enciclopèdía Catalana commence à paraître sous forme de fascicules en 1969. Les grammaires et les études linguistiques connaissent également un essor. Quant à la politique au sens strict, l’organe unitaire de l’opposition catalane, l’Assemblea de Catalunya, créée en 1971, réclame le statut de langue officielle pour le catalan.

À l’approche de la mort du dictateur, en 1975, un décret signé, par délégation du « Generalísimo », par le prince Juan Carlos de Borbón autorise l’emploi oral des langues non castillanes dans les gouvernements municipaux. Au-delà des initiatives civiques clandestines des années 1960 en faveur du catalan à l’école, la dernière loi franquiste sur l’éducation, en 1970, pointe la possibilité d’utiliser les « langues natives espagnoles » dans l’enseignement maternel et primaire ; un décret de 1975 développe cette option, toujours facultative et limitée à quelques heures par semaine.